VIVRE AUTREFOIS A VILLEHERVIERS

 

Le cercle généalogique de Loir-et-Cher a entrepris, depuis une dizaine d’années, la transcription des registres paroissiaux de Villeherviers. Ce travail est destiné bien sûr à faciliter les recherches des généalogistes mais surtout à préserver les précieux registres, souvent en mauvais état. Les transcriptions sont publiées sous forme de tables alphabétiques déposées en mairie, actuellement pour la période de 1721 à 1792.

La copie des actes de baptêmes, mariages et sépultures entre 1692 et 1792 a permis de se faire une idée de la vie quotidienne des familles. Pendant cette période, la population de Villeherviers passe de 94 à 104 feux selon les archives fiscales (le feu désignant le nombre d’habitants vivant sous le même toit, les historiens estiment qu’un feu équivaut à 4 ou 4,5 personnes). La population de la paroisse de Villeherviers (on ne parle pas encore de commune), d’environ 400 habitants en 1692, approche donc des 500 âmes en 1789.

Chaque année, le curé célèbre la bénédiction nuptiale de cinq à dix couples, rarement plus. Les mariages sont les plus nombreux en janvier et février avant le Carême, en juin et juillet avant les moissons, vendanges, labours et en novembre, entre la fin des travaux agricoles et la période de l’Avent. En effet, à cette époque, l’Eglise interdit les mariages pendant le Carême et l’Avent, sauf dispense exceptionnelle. Les époux sont pour la très grande majorité originaires de la paroisse. On ne va d’ailleurs jamais bien loin pour trouver l’âme soeur, quelquefois à La Commanderie, Langon, Saint-Genou, Loreux, Millançay, Lanthenay ou Romorantin et Pruniers, rarement à plus de dix kilomètres de son domicile.

La durée des mariages est hélas souvent très courte à cause de la grande mortalité des femmes en couches. Le veuf se remarie aussitôt, souvent avec une veuve : c’est une nécessité pour élever les enfants et faire les travaux domestiques. Il n’est donc pas rare de voir des familles recomposées, avec des enfants de plusieurs lits. Certains hommes se remarient trois ou quatre fois comme le charron Cyprien Leblanc.

A cette époque, on se marie pour procréer. Il y a en moyenne 25 à 30 naissances par an. La première naissance survient dans la première année du mariage, les conceptions prénuptiales sont peu nombreuses. Les filles-mères, souvent domestiques, sont l’exception, bien peu avouent le nom du père de l’enfant. Les femmes accouchent chez elles, parfois assistées de la sage-femme du village comme Marie Porcher. Lors d’un accouchement difficile, l’enfant en  » péril de mort  » est ondoyé à la maison puis porté à l’église pour les sacrées cérémonies du baptême. Le baptême a lieu le jour de la naissance, au plus tard le lendemain ; par tous les temps et souvent par de mauvais chemins, le bébé est toujours transporté à l’église pour y être baptisé.

Le pont de Villeherviers ayant été emporté par une crue au XVIIème siècle, en cas de  » grandes eaux « , on ne peut traverser la Sauldre sur le bac. Les familles demeurant dans les fermes de la rive gauche font baptiser leur enfant à La Commanderie ou Saint-Genou, le curé de Villeherviers transcrit alors le baptême sur son registre, c’est le cas en février 1753, décembre 1770, février 1772 ou décembre 1792 (quand la crue de la Rère empêche les habitants de Voeur de se rendre au village).

Les parrains et marraines sont choisis dans la famille : grands-parents, oncles et tantes, parfois voisins et amis. Marie Gallus, la soeur du curé Claude Gallus, détient le record : elle est trente-trois fois marraine !

Le parrain et la marraine imposent en principe le prénom de l’enfant, la plupart du temps le leur ou celui des parents. Il est fréquent de trouver plusieurs enfants du même couple portant le même prénom ! Les garçons se prénomment Pierre, Jean pour la majorité d’entre eux, viennent ensuite Sylvain, François, Etienne, Louis, André, Claude et Michel ; certains prénoms sont plus rares : Euverte, Ursin, Eusice par exemple. Le tiers des filles se prénomment Marie, puis Madeleine (ou Magdelaine), Anne, Jeanne, Catherine, Silvine, Marguerite ou Françoise ; quelques prénoms sont actuellement tombés dans l’oubli : Perpétue ou Perpette, Emerencienne ou Gentienne. Dans le dernier tiers du XVIIIème siècle, les prénoms composés sont de plus en plus fréquents, dérivés bien entendu de Jean ou de Marie

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Les naissances se succèdent avec une régularité impressionnante, chaque femme accouche en moyenne tous les deux ans, moins si l’enfant ne se fait pas vivre. Hélas, la mortalité des femmes en couches frappe cruellement les familles. Il n’est pas rare d’enterrer le bébé et sa maman le même jour, parfois la mère survit quelques jours et succombe après une longue agonie due à la fièvre puerpérale.

Les naissances de jumeaux sont plus fréquentes que maintenant, les enfants survivent rarement quelques jours, la plupart meurent dès la naissance après avoir été  » dûment ondoyés à la maison pour péril de mort « .

Au XVIIIème siècle, la mort frappe indifféremment toutes les familles. Le quart des enfants n’atteint pas l’âge d’un an. Les maladies broncho-pulmonaires d’hiver, les dysenteries d’été sont les principales causes de mortalité. Mais à cette époque, on redoute la mort soudaine qui risque de surprendre en état de pêché, c’est pourquoi les gens attachent une si grande importance aux derniers sacrements que le curé vient administrer aux malades. Les morts subites sont donc soigneusement précisées sur les registres car l’inhumation se fait sans ces derniers sacrements. La mort subite frappe à tous les âges car les malades s’alitent rarement quand ils sont jeunes : c’est le cas des cinq membres de la famille Gautyer décédés subitement en quelques jours, en février 1695, à la ferme de Champviou.

Les morts accidentelles sont principalement causées par des noyades : enfant se noyant dans la fosse, vachers tombant à la rivière ou meuniers glissant en voulant réparer la roue du moulin. Le 1er novembre 1764, à la sortie de la messe, douze paroissiens sont morts noyés quand la barque qui leur faisait traverser la Sauldre a chaviré (‘ cette époque, le pont n’est pas encore reconstruit, il ne le sera qu’en 1775).

A Villeherviers comme dans la France entière, certaines années connaissent des pics de mortalité liés à des aléas climatiques et aux crises économiques qui en découlent (mauvaise récolte, cherté des grains, disette’). L’été 1693 est particulièrement mouillé, les récoltes pourrissent ce qui entraîne une famine qui décime la population jusqu’au printemps 1694. Le grand hiver de 1709 est resté tristement célèbre, il est suivi d’une série d’étés très humides, les récoltes sont mauvaises, le seigle est ergoté ce qui provoque la mort, après d’horribles souffrances, de nombreux habitants. La canicule des étés 1718 et 1719 est responsable d’un grand nombre de morts par insolation et dysenterie, tout comme pendant l’été 1779. L’hiver 1739/1740 est très long, très rude, il dure jusqu’au mois de juin, le curé enterre 76 personnes en 1740, plus de deux fois le nombre d’une année normale, le record du siècle. L’hiver 1783/1784, aussi très rigoureux, entraîne encore son triste cortège de décès. En juillet 1785, un terrible orage de grêle détruit les récoltes et tue quantité de bêtes à laine, Villeherviers est à nouveau très éprouvée.

L’espérance de vie ne dépasse guère les 50 ans pour les hommes. Il est donc très rare de trouver des décès d’octogénaires, le record est de 88 ans pour Estienne Barbou, Jacques Auger ou Noël Leroy.

Les familles les plus aisées (gros laboureurs, meuniers) sont inhumés dans l’église ou sous les galeries du cimetière, cimetière qui se trouve alors sur l’actuelle place de l’église.

Certains curés, plus méticuleux dans la rédaction des actes, mentionnent les professions. Les laboureurs habitent les métairies et labourent avec des boeufs. Les journaliers ou manoeuvres habitent les petites locatures ou le bourg et louent leurs bras. Chaque ferme a ses domestiques : serviteurs, servantes, bergères, vachers. André Monate est dit besson ou pionnier, il habite à la Petollerye puis à la locature du Buisson, ce métier, rarement trouvé, désigne un terrassier qui travaille avec sa bêche. Les nombreux vignerons habitent tous le bourg. Dans le bourg, habitent également le maréchal (métier exercé pendant presque un siècle par la famille Auger), le charron, le cabaretier, les tisserands qu’on appelle texiers en toile, le tailleur d’habits. La culture du chanvre est très présente dans le village puisque la plupart des baux de location des fermes ou des maisons comportent une redevance en nature : du  » chanvre femelle broyé  » en plus des poulets.

A une époque où la messe dominicale est obligatoire, la vie est rythmée par la sonnerie des cloches, les sonneurs tous charrons, texiers, tailleurs ou vignerons habitent près de l’église, la plupart des actes de sépultures mentionnent leur présence.

La transcription des registres paroissiaux se poursuit. Chaque acte décrypté, quelquefois avec beaucoup de difficultés, comporte une mine de renseignements sur les familles qu’il suffit de compléter par la recherche des baux de location, des contrats de mariage ou des inventaires après décès. On partage ainsi peu à peu la dure vie quotidienne des habitants qu’on a l’impression de connaître.

Hélène Leclert, présidente de la société d’art, d’histoire et d’archéologie de la Sologne.